L'EMPEREUR, LE PEINTRE ET LE DESSIN DE COQ

(Conte chinois)

L'Empereur de Chine de la dynastie Hang, pour célébrer la puissance et la pérennité de son pouvoir, voulut passer commande au plus talentueux des peintres de son royaume. Il désirait de lui une peinture de coq fougueux et fier comme un jeune guerrier, incisif et vif comme

une lame de sabre, puissant et sans peur comme un dragon de feu, une peinture qu'il pourrait contempler et faire admirer chaque jour, reflet de sa magnificence. L'Empereur fit chercher le peintre à sa demeure et le fit mener au palais.

 

Le peintre accueillit sa demande avec beaucoup de reconnaissance et d'humilité, mais demanda, pour y répondre au mieux de son talent, une année entière. L'Empereur, ravalant son orgueil, accepta la requête. Le peintre en effet était de grande renommée, et le désir du Souverain était grand de se faire admirer par l'entremise d'une œuvre sans pareille.

 

Un an plus tard jour pour jour, l'Empereur, sa fanfare, son Premier Conseiller, son Général des Armées, ses ministres et sa cour tout entière font leur entrée en grande pompe à la demeure du peintre. Mais point de peinture de coq..! Le peintre se confond en excuses : il n'a pas encore réalisé le tableau, et demande à nouveau une année pour honorer la commande.

 

Humilié devant ses sujets, l'Empereur brûle du désir de faire trancher la tête du peintre séance tenante. Mais il se ravise et, motivé par sa fierté et par l'estime qu'il porte à ce peintre, joue les grands sages et consent.

 

Une année plus tard, l'Empereur se rend à nouveau chez le peintre, accompagné cette fois de son Général des Armées, de son Premier Conseiller et de quelques sujets. Ils trouvent le peintre en pleine réflexion, assis sur un rocher… mais sans tableau !... De fureur, l'Empereur s'empare du sabre de son Général, et s'apprête à trancher la tête de l'impudent.

 

Il se ravise néanmoins une fois encore, et finit, après une longue et dense discussion avec son Premier Conseiller, par accorder au peintre l'année supplémentaire que celui-ci lui réclame. Le Souverain précise toutefois qu'un nouveau délai serait considéré par lui comme un affront, que seule l'exécution du peintre saurait laver.

 

Une année d'humeurs et de colères plus tard, l'Empereur s'en retourne chez le peintre, accompagné de son seul Conseiller.

 

Le peintre se saisit alors d'une feuille, de pinceaux, d'encres de couleurs et, sous les yeux ébahis de l'Empereur et de son Conseiller, il réalise, en quelques gestes légers et habiles, un coq comme il n'en existe aucun dans toute l'histoire de la peinture : un coq si vivant que l'on croirait le voir respirer, un coq comme l'Empereur lui-même n'aurait osé le rêver..!

 

L'Empereur est à la fois subjugué et fou de rage ! Comment ?? Ce misérable peintre l'a obligé à attendre trois années entières, pour réaliser en quelques secondes l'œuvre tant attendue ? Quel affront ! Quel scandale ! Oubliant l'œuvre magistrale de l'artiste, l'Empereur est rattrapé par la certitude qu'il doit, pour sa réputation, veiller à soumettre chacun des sujets de son royaume au respect, et donc à la crainte. Il se décide donc à mettre en œuvre lui-même les dispositifs d'une exécution exemplaire.

 

Il se prépare à rentrer dans son Palais, afin d'y ordonnancer le châtiment qu'il va réserver au peintre, voire même à sa famille !

 

C'est alors que son Premier Conseiller, intrigué par la lenteur et le toupet plus qu'imprudent du peintre, entrouvre la porte de son atelier.  Saisi par la stupéfaction, il se dirige en toute hâte vers l'Empereur et le convainc – à grand peine – de revenir sur ses pas.

 

L'Empereur pénètre dans l'atelier du peintre. Il y découvre, abasourdi, des centaines de milliers de dessins de coqs.